lundi 18 avril 2016

Julia, prochainement





Là, je fais entrer une femme en littérature. Par la petite porte, l'on s'entend. Dérobée aux regards de la foule, ou plutôt, dérobée par la foule même qui ne peut regarder, qui ne peut savoir regarder. "Mais c'est la porte du cœur" dira-t-on. C'est une porte à quatre sous avec ou sans cœur, avec ou sans amour. Une petite porte assez classique qui passera sûrement inaperçue, comme un mauvais vaudeville de porte. Peut-être qu'elle la remarquera, elle, la Julia, qu'elle lorgnera éperdument cette porte, par où elle est entrée. Et puis, qu'est-ce que Julia après tout? Ça n'a pas même de gouaille, ça n'a rien, c'est frustré au possible. Ça chiale tout le temps. C'est de la poésie en fait, mais pas de ce temps, bien que ça soit un brin féminin, bien que ça ait sa p'tite touche de rouge. La banqueroute du style est dans tout ce mélodrame. C'est même assez court. Évanescent. Ça s'plonge, ça s'dilue inévitablement dans la mémoire. Après l'avoir lu, on repose le livre, sans idées, sans lumières, comme un énième café de bistrot. D'ailleurs, elle s'y fait là singulièrement abstraite la Julia, elle se panthéise si l'on peut dire. À la fois Ciel et Terre, Chair et Âme. M'en voudra-t-elle de l'avoir traité ainsi? Elle en tirera beaucoup trop de vanité pour m'en tenir véritablement rigueur; on connaît bien les femmes. Et à son âge advenu, on aplanit les choses, on sait prendre parti, tirer le bon vin même dans la tourmente, etc., etc. Tiens! Comment Jeanne Voilier a-t-elle tirée parti de Lust? Comment l'a-t-elle digérée, le matin, devant son miroir, le soir au fond de son lit, ou tout le jour dans la superficialité vénielle des mondanités? Si ce livre n'a rien de singulier, rien qui ne soit marqué du tempérament, s'il est perdu dans l'espèce, il reste un livre de consolation pour son auteur en même temps, il faut l'avouer, qu'un art indirect de la séduction. Et puis, quelle création si l'on peut dire! "Oh! Le goinfre, il le sort!". Comme il a fallu cette tension, ce tragique, pour accoucher des plus beaux travaux, des plus grands forfaits du sublime, même pour faire passer tout ceci par une petite porte. Et l'on s'aperçoit ici que l'art est d'une sombre perversité. Une maladie mentale du discours figuratif, de la signification, plus terrifiante qu'une gravure de Pole Ka. Est-ce que l'univers, la nature, les arbres, les animaux, les montagnes, etc., ne sont pas le fruit d'une déception sentimentale? D'un contre-coup de l'amour? D'un idéal avorté? Y a aussi de l'avortement dans la création. Il n'y a pas de nature alors, il n'y a que du délit. Nous sommes tous un fruit malsain, un cri de souffrance et un ennui du vide. Au dévers de tout ceci, il y a l'abimation, usage contraire de la corporisation Baaderienne, d'où peut sortir une unification d'un ordre malsain, diabolique, issu de la déception morale. Pathétique. Fécondation d'un art pour noyer le cosmos. Suicide de l'art par le bonheur. Bon, je m'arrête là...



   
 





Je suis en train d'écrire encore sur Julia, un autre livre, ce sera bien sûr autre chose. Toujours elle bien sûr, mais sous d'autres angles, avec une autre géométrie. Ensuite, vaillamment, j'irai la jeûner pour toujours, à la manière d'Isaïe ou d'Évagre le Pontique, mais non dans un désert. Mais en revenant à notre petit livre que voici, il y a sûrement quelque chose de lento, de désuet aussi, d'un peu lamartinien. Quelque chose qu'il faudrait aimer et mépriser, dont il faudrait se moquer en bonne compagnie, tout en pouvant se dire de temps à autre "ce passage là est pas mal". N'en n'ira-t-il pas de même de toute mon "œuvre"? Mais on n'entre pas à l'académie pour un "passage là". On y entre communément en jouant des tours, des tours littéraires communément admis, communément prévoyants, des tours académiques. Je m'égare encore en écrivant ceci, enfin, il me semble quand même que tout ce manifeste pour une absente est pas mal à mon goût. Je ne suis là que paradoxe. Il y aussi du René Guénon vers la fin. Bref, Julia est Julia et n'est pas Julia, ou ne l'est plus, elle est la sensation que j'ai connu d'elle, sensation éprouvée par le magister de toutes les fêlures de l'être, c'est l'enfant et l'adulte qui l'ont aimé, c'est l'ombre, mon ombre voulant s'accoupler de son ombre pour contracter la lumière. Le deuil de l'autre est un nouveau clair-obscur. Le deuil n'appartient pas à tout le monde mon petit Derrida. L'effroi devant la nuit éternelle est notre être le plus profond. Car le deuil suit la perte de l'innocence de l'être mais ne la provoque pas. L'absence est la mort, toutes les absences sont les divines pourvoyeuses des spectres de la nuit.

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