jeudi 21 juillet 2016

Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967) de Ingeborg Bachmann


En 2015, la collection Poésie/Gallimard a fait paraître pour la première fois en France dans une édition bilingue allemand/français les poèmes de la poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann qui s’échelonnent de ses 16 ans en 1942 à 1967, arrivée à la maturité de son art. 
Cette anthologie a donc été pour moi une sorte d’initiation à l’œuvre de Bachmann et l’occasion de connaître un acteur majeur de la littérature germanophone de l’après guerre aux côtés d’autres grands noms tels que Paul Celan, Thomas Bernhard et autre Gunter Grass.

Une poétesse aux multiples visages

« Pont Mirabeau… Waterloobridge…/Comment les noms supportent-ils/de porter les sans-noms? » III, Les ponts ( p. 177 )
Écrivain protéiforme, ayant touché à la poésie, au théâtre, à la nouvelle, au roman, essais et autres pièces radiophoniques, Bachmann semble rechercher une expression qui ferait sortir la poésie des sentiers battus — il n’y a qu’à lire son roman opéra intitulé Malina — en créant ou en recréant sans cesse par l’intermédiaire d’œuvres d’auteurs qu’elle admire comme Goethe, Dostoïevski, Celan, etc. On aperçoit au début du livre une attention à la tradition lyrique, à ce que l’on nomme dans le monde germanophone, la Naturlyrik, dont elle se détachera petit à petit de manière subversive comme se détachant d’une part d’elle-même pour explorer d’autres contrées.
On assiste alors dans cette anthologie à une recherche de soi. Les poèmes dégagent au travers de leurs formes variées et éclatées, une quête de ce « moi » pour tenter de le cerner, de l’approfondir, bien qu’il soit toujours ailleurs, toujours renouvelé par la création poétique. Son écriture oscille entre ombre et lumière, angoisse et espoir, amour et absence d’amour et où poésie et amour constituent un ligament pour relier les contraires et faire advenir cette lumière de soi et de l’autre pour conjurer les ténèbres. Le poème Paris, en référence à son séjour dans la capitale lors de sa liaison avec Celan en est un bel exemple.

Le style d’un nouveau langage

Bachmann parlait d’un « moi sans garantie », véritable représentation du monde dans lequel nous évoluons, sans point d’appui, relatif, mouvant et opaque. Ce constat est le départ d’une quête du langage devant aboutir au but de l’existence du poète. Il est en cela très intéressant de voir l’influence exercée par certains philosophes de la première moitié du XXe siècle ayant travaillé sur le langage comme Wittgenstein ou Carnap du Cercle de Vienne et qui l’amènent à une véritable réflexion sur le langage.
Bachmann cherche à fissurer ce qu’elle voit dans notre expression comme un formatage du langage voire même une idéologie dans le langage inculquée par la société. Son style est alors le reflet d’une volonté de transgresser une vision du réel advenue par l’utilisation d’un langage sclérosé ( « Arbre je fus un jour et attaché/puis oiseau m’échappai, libre comme l’air, » p. 111 ) ou en encore dans son Invocation de la Grande Ourse ( « Mais parler de frontières, c’est ce que nous voulons,/même si des frontières traversent chaque mot :/le mal du pays nous le fera franchir,/alors, avec chaque lieu serons à l’unisson » p. 261 ) pour amener une langue nouvelle qui modifiera le monde. Bien sûr la traduction française ne percera pas toute la profondeur  du langage allemand et toute la richesse d’évocation de la prose de Bachmann.
On ne peut qu’être séduit par cette femme qui cherche à réinventer le monde, son monde, par la force d’un style imagé, vivant, et déchiré.
Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967)
Gallimard éditions
Collection Poésie/Gallimard
ISBN: 978-2-07-044928-6

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