"Je m'étonne que le protestantisme, en repoussant les hiérarchies de l'Église, n'ait pas repoussé du même coup les oppressantes institutions de saint Paul, le dogmatisme de ses épîtres, pour ne relever plus que des seuls Évangiles. On en viendra bientôt, je pense, à dégager les paroles du Christ, pour les laisser paraître plus émancipatrices qu'elles ne le paraissent jusqu'alors. Moins ensevelies, elle paraîtront plus dramatiquement, niant enfin la famille (et l'on s'autorisera de cela pour la supprimer), tirant l'homme lui-même de son milieu pour une carrière personnelle et lui enseignant par son exemple et par sa voix à n'avoir plus de possessions sur la terre, plus de lieu où reposer sa tête. O avènement de cet "état nomade", toute mon âme te souhaite! où l'homme, sans foyer clos, ne localisera pas plus son devoir ou son affection que son bonheur, sur tels êtres./J'ai beau lire et relire l'Évangile, je ne vois pas une seule parole du Christ dont se puisse fortifier, et même autoriser, la famille, le mariage. J'en trouve au contraire qui le nient... "C'est à cause de la dureté de vos cœurs...", dit le Christ parlant des anciennes lois éducatrices de Moïse sur le divorce, qu'impliquaient celles du mariage. La levée de chaque disciple est enlèvement à sa famille; par respect filial, l'un d'eux veut, avant de suivre Jésus, ensevelir son père : "laisse les morts ensevelir les morts", lui dit le Maître. "Qui est ma mère et qui sont mes frères?" répond-il lorsqu'on lui dit que sa mère et ses frères sont venus pour le voir, et montrant tous ceux qui l'écoutent : "Voilà, ajoute-t-il, voilà ma mère et mes frères."
lundi 18 septembre 2017
André Gide, Littérature et morale, Journal, 1896, pléiade, p. 94
"Je soutiendrai qu'il faut ceci, pour un artiste : un monde spécial, dont il ait la clef. Il ne suffit pas qu'il apporte une chose nouvelle, quoique cela soit énorme déjà; mais bien que toutes choses en lui soient ou semblent nouvelles, transapparues derrière une idiosyncrasie puissamment coloratrice./Il faut qu'il ait une philosophie, une esthétique, une morale particulières; toute son oeuvre ne tend qu'à le montrer. Et c'est ce qui fait son style. J'ai trouvé aussi, et c'est très important, qu'il lui faut une plaisanterie particulière; un drôle à lui."
jeudi 23 mars 2017
Pas d'accord avec Gramsci sur l'idée que l'homme est esprit et non nature dans son Il grido del Popolo. Il a une mauvaise notion de la nature. La création historique de l'homme est une forme de vie dans le sens wittgensteinien. "Le
fait est que ce
n'est que par degrés, par strates, que l'humanité a acquis la
conscience de sa propre valeur et a conquis son droit à vivre
indépendamment des hiérarchies et privilèges des minorités qui
s'étaient affirmées historiquement au cours des périodes
précédentes. Et une telle conscience s'est formée, non sous
l'aiguillon brutal des nécessités physiologiques, mais grâce à la
réflexion intelligente, réflexion de quelques-uns d'abord, puis de
toute une classe, sur les causes de certains faits, et, sur les
meilleurs moyens à adopter pour les transformer, d'occasions
d'asservissement, en étendards de rébellion et de rénovation
sociale. Cela veut dire que toute révolution a été précédée
d'une intense activité de critique, de pénétration culturelle,
d'imprégnation d'idées, s'exerçant sur des agrégats d'hommes, au
départ réfractaires, et uniquement préoccupés de résoudre, jour
après jour, heure par heure, pour leur propre compte, leur problème
économique et politique, sans lien de solidarité avec tous ceux qui
partageaient leur condition." Tout ceci est de l'ordre de la pure nature.
"Se connaître soi-même signifie être maître de soi, se
différencier, se dégager du chaos, être un élément d'ordre, mais
un élément de son ordre propre et de sa propre discipline à
l'égard d'un idéal. Et tout ceci ne peut s'obtenir sans connaître
aussi les autres, leur histoire, la succession des efforts qu'ils ont
faits pour être ce qu'ils sont, pour créer la civilisation qu'ils
ont créée, et à laquelle nous voulons substituer la nôtre. Cela
veut dire qu'il faut avoir des notions de ce que sont la nature et
ses lois pour connaître les lois qui gouvernent l'esprit." Là, Gramsci part déjà avec une vision erronée de la nature et des lois par conséquent qui la régisse. Les lois qui gouvernent l'esprit sont à regarder là où justement nous semblons regarder seulement la nature. D'ailleurs, la dernière phrase me semble quelque peu obscure.
mercredi 22 mars 2017
Antonio Gramsci, Cahiers de prison, extrait cahier 1
«§
<51>. Le clergé en tant qu'intellectuel. Recherche sur les
diverses attitudes du clergé pendant le Risorgimento, en liaison
avec les nouveaux religieux et ecclésiastiques. Giobertisme,
rosminianisme. L'épisode le plus caractéristique du jansénisme. À
propos de la doctrine de la grâce et de sa conversion en source
d'énergie industrielle, à propos également de l'objection de
Jemolo à la juste thèse d'Anzilotti – d'où Anzilotti l'avait-il
tirée ? - cf. Kurt Kaser, Riforma e controriforma, à propos de
la doctrine de la grâce dans le calvinisme, ainsi que le livre de
Philip où sont cités des documents actuels sur cette conversion.
Dans ces événements se trouve contenue la documentation sur le
processus de dissolution de la religiosité américaine : le
calvinisme devient une religion laïque, celle du Rotary Club, comme
le théisme du siècle des Lumières était la religion de la
franc-maçonnerie, et avec cette différence que la religion du
Rotary ne peut pas devenir universelle : elle est propre à une
aristocratie élue (peuple élu, classe élue) qui a eu et qui
continue d'avoir des succès ; un principe de sélection, non de
généralisation, d'un mysticisme naïf et primitif propre à ceux
qui ne pensent pas, mais œuvrent comme les industriels américains,
doctrine qui peut proter en soi les germes d'une dissolution même
très rapide (l'histoire de la doctrine de la grâce peut être
intéressante pour voir les différentes adaptations de catholicisme
et du christianisme aux diverses époques historiques et aux
différents pays).
51>
Il
ressort des événements américains rapportés par Philip que, dans
certaines occasion, le clergé de toutes les Églises a, en l'absence
d'un parti représentant les couches moyennes et de la presse d'un
tel parti, fait office d'opinion publique. »
Cahier
1, p. 92,
Gallimard,
1996
lundi 20 mars 2017
Charles Maurras, extraits "Quand les français ne s'aimaient pas", 1916, suite
" Ordre alors
mutilé. Et, en tout temps, génie de qualité inférieure. On a beau
dire : nous valons mieux que cela, aussitôt que nous
ressemblons à nous-mêmes. Par delà la Révolution, par delà
Jean-Jacques et Genève qui nous embrouillèrent de germanisme et de
biblomanie, par delà l'anarchisme hystérique soufflé de l'Orient,
il existe une noble et pure tradition de la France, bien
reconnaissable à ce signe qu'elle est heureuse pour les Français,
que les œuvres inspirées d'elle réussissent complètement et que
hors d'elle nous ne réalisons rien de pur.
Tradition
catholique, c'est-à-dire exclusive d'un christianisme inorganique et
séditieux. Tradition classique, j'entends logique et juridique,
nationaliste et sociale, scientifique et autoritaire : souple et
ferme soutien, solide nourriture des plus grands, des plus beaux et
des lus fortunés moments de notre histoire, le XVIIe siècle, la
Renaissance et le milieu du Moyen Age. Tradition qui développa,
d'abord naïvement, par inclination naturelle et simple noblesse du
cœur, mais plus tard avec une intention dessinée, ce que Rome et
Athènes nous laissèrent de plus humain. " chapitre XIII, Jules Lemaître et Tolstoï, p. 159-160
samedi 11 mars 2017
Charles Maurras, extraits "Quand les français ne s'aimaient pas", 1916
L'âme européenne ne doit pas souffrir les divisions culturelles ou ethniques. Elle est le point central du salut de l'Europe et le ferment de sa prospérité spirituelle, intellectuelle et culturelle. Culture et spiritualité doivent être une seule et même chose au sein des peuples du continent. Une union, une harmonie véritable dépassant les antagonismes psychologiques, religieux, ou idéologiques, ou prétendus tels, par certains auteurs ou classes dirigeantes. Le gothique et le classique par exemple, doivent se comprendre dans l'esprit, leurs points communs doivent se trouver dans l'esprit proprement européen qui les a réalisé. En renouvelant la tradition, lui redonnant cette place privilégiée au sein du peuple. PLace qu'elle a perdu depuis tant d'années. Et en rappelant à ce même peuple qu'elle découle d'un ordre naturel des choses bien plus véritable du point de vue moral et esthétique que ce qu'une subversion tirée de la pensée humaniste peut bien nous être donner à voir aujourd'hui.
"Quand les Français ne s'aimaient pas, ils ne pouvaient rien souffrir qui fût de leur main, ni de la main de leurs ancêtres : livres, tableaux, statues, édifices, philosophie, sciences. Cette ingratitude pour leur patrie était si farouche qu'un étranger a pu dire que leur histoire semblait écrite par leurs propres ennemis. Ni les arts, ni les lettres, ni les idées ne trouvaient grâce, à moins de venir d'autre part.
"Quand les Français ne s'aimaient pas, ils ne pouvaient rien souffrir qui fût de leur main, ni de la main de leurs ancêtres : livres, tableaux, statues, édifices, philosophie, sciences. Cette ingratitude pour leur patrie était si farouche qu'un étranger a pu dire que leur histoire semblait écrite par leurs propres ennemis. Ni les arts, ni les lettres, ni les idées ne trouvaient grâce, à moins de venir d'autre part.
Le plus haut point de
cette mode se place il y a vingt ans environ. Nos compatriotes se
firent donc beaucoup prier et parfois refusèrent net quand on les
conjura de se garder, de se prémunir, de tenir en état leurs armées
de terre et de mer, car à quoi bon mettre en défense tant de biens
qu'ils n'estimaient pas ? Cependant, peu à peu, on les a vus se
réconcilier avec leur image, et voilà qu'aujourd'hui ils se
feraient hacher pour se délivrer d'un Barbare à qui l'on avait tout
ouvert, même l'État, même l'École, même les têtes dans
lesquelles le pays était supposé penser." Préface,
p. VII-VIII
"J'avoue
que nos anciens eurent le beau malheur de vivre trop heureux. Ils ont
développé leur liberté sous nos rois pendant de longs siècles
paisibles sans avoir jamais eu à subir ces occupations étrangères
qui furent le partage de l'Allemagne et de l'Italie. Quand l'ennemi
essayait de les envahir, ils n'avaient pas besoin des Russes et des
Anglais pour le repousser. La solidité des frontières permettait à
leur méditation de se porter sur de tout autres problèmes, plus
haut dans l'espace idéal, plus profond dans le cœur humain. Cela
explique la réserve d notre littérature classique sur quelques
points sensibles de la vie nationale. Elle n'est obsédée ni par les
conditions de la défense, ni par les lois de la durée.
L'indépendance n'était pas exposée, l'autonomie n'était inquiétée
que de loin en loin : qu'aurait servi la spéculation
là-dessus ? Mais réserve n'est pas absence et, dès qu'on y
regarde de près chez nos maîtres, l'essentiel des plus sûrs
principes est aperçu comme à fleur de sol, prêt à fructifier en
conseils et règles de vie civique. Une politique française est
sous-entendue parmi eux.
Depuis,
notre sort a changé : cinq invasions ont été souffertes dans
les cinq quarts de siècles écoulés à dater de la Déclaration des
Droits de l'homme. Cela est propre à faire réfléchir à d'autres
invasions éventuelles. Les vieux principes implicites de la sagesse
du pays en acquièrent une plus-value considérable. Ce qu'ils ont
d'éternel nous met en état de compter et d'examiner les tires, les
raisons, les fondements moraux de notre nationalité menacée par les
arguments de la perfidie autant que par les coups de force. Bientôt
les théories sublimes d'une France abandonnée et sacrifiée
liturgiquement à l'humanité rencontrera chez nous la même
résistance que les courses et les assauts de von Bulow. Les
principes de la politique classique débrouillent les motifs pour
lesquels ce robuste et sage pays a mérité de vivre, de s'étendre
et de prospérer." Préface,
p. XVIII-XX
"Étions-nous
assez ridicules, voici dix ou douze ans, mon cher Jean Moréas, quand
nous parlions de traditions classiques de la France, de l'esprit et
du goût helléno-latin. M. Brunetière nous répondait fort
doctement que le propre du génie français a toujours été
d'emprunter largement pour restituer au centuple. M Charles Dejob ne
se faisait pas faute d'ajouter à cette doctrine des exemples
appropriés. Chacun nous citait pêle-mêle l'influence d'Aristote et
d'Ovide au moyen-âge, des deux antiquités à la Renaissance, de
l'Espagne et de l'Italie au XVIIe siècle, de l'Angleterre au XVIIIe
siècle, e,fin de l'Allemagne à l'époque du romantisme.
Dans l'étude et dans la
discussion de ces influences, on n'introduisait ni critique, ni
mesure, ni choix. On observait quelquefois le degré de force ou de
durée des importations étrangères, jamais le degré de bonheur.
Si, par exemple, les pays de Calderon ou du Tasse avaient inspiré
des œuvres plus belles que ceux de Pope ou de Schiller, personne ne
pensait qu'on en dût tenir aucun compte. Des critiques subtils
avaient, dans leur riche vocabulaire, deux mots à leur usage :
français, c'est-à-dire né et produit en France ; etranger,
c'est-à-dire né et produit à l'Étranger. Termes absolus, que
l'histoire et la géographie ne tempéraient point. Où était né
Virgile? Ne dites pas en Gaule cisalpine, ne dites pas dans le pays
d'où la Gaule transalpine a tiré le principal de sa civilisation.
Virigle, né hors des frontières de la France de 1789, et ayant
employé un autre langage que les français de 1890, était qualifié
d'étranger au même titre et au même degré qu'Ossian. Même façon
péremptoire de s'exprimer sur Homère et J. Paul Richter, sur
Arioste et sur Milton. Enveloppés du même titre, ces inspirateurs
différents des antiques lettres françaises fournissaient, à eux
tous, une argumentation triomphante aux partisans d'une Macédoine
nouvelle composée de tous les jargons européens." Chapitre X,
Une revue
latine, p.
119-120.
"Qu'on
me pardonne de noter ces échos de notre jeunesse. Ils ne valent
point par eux-mêmes, mais par la suite des événements
intellectuels qui les ont, à certain égard, approuvés et
continués. La mode était, en ce temps-là, aux écrivains et aux
artistes septentrionaux. Sans méconnaître le démon brutal ou
subtil qui les agitait, nous avions soin de dire que ces gens-là
n'avaient que d'assez mauvais exemples à nous donner au point de vue
esthétique et que au point de vue moral ils nous dégradaient.
"L'orgueil d'Ibsen, la pitié de Tolstoï, la frénésie de Swinburne,
l'idéalisme sensuel qui anime toute la philosophie de Wagner, le
tâtonnement de Maeterlinck, toutes ces théories, toutes ces
impulsions qui prétendaient à la conduite des mœurs ou du goût
nous paraissaient dénuées d'ordre et de mesure, nous en appelions
des divagations de l'Europe à la loi d'harmonie qui vole d'onde en
onde sur la face de notre Mer. À l'unique nous opposions le
composé ; à l'amorphe, le figuré ; à l'indéfini, le
fini. Nous voulions rétablir " la belle notion du fini ". " N'exceptions la Divinité, ni même les amours. Ils ont leurs
points extrêmes et au-delà, se dissocient. Définitions
certaines, comme chantèrent nos poètes, et justes confins hors
desquels s'étend un obscène chaos."
"Nous percevions donc clairement, nous exprimions, non sans violence,
quelle laideur se cache sous les formules du sentiment ou de la
politique d'alors. Et nous remarquions le danger public enveloppé
dans cette idylle humanitaire, si doucereuse en apparence. Excès de
sensibilité, répétions-nous. La sensibilité n'est pas une règle,
puisqu'elle est le fait à régler. Et nous ajoutions aussi, pour
d'autres erreurs en cours : excès de rigueur. La règle ne
consiste pas à tuer, à détruire, ni à anéantir le sujet qu'elle
doit, au contraire, développer en le maintenant dans sa voie.
Moralement, politiquement, littérairement se dessinait ainsi une
doctrine de la force et de la discipline naturelle que cette force
doit recevoir pour abonder en elle-même, se multiplier et briller." Chapitre XI, Le tien et le mien dans Nietzsche, p. 127-128.
lundi 21 novembre 2016
Kierkegaard, Post-scriptum définitif, extraits
"La connaissance directement inexprimable parce que l'essentiel en est l'appropriation fait qu'elle devient un secret pour quiconque n'est pas semblablement par lui-même doublement réfléchi ; mais cette forme, étant la forme essentielle de la vérité, fait que celle-ci ne peut pas être exprimée autrement." Post-scriptum définitif, in Œuvres complètes, éd. de l'Orante, Paris, 1977, p. 75
"L'existant est constamment en devenir ; le réel penseur existant subjectif reproduit toujours dans l'exercice de sa pensée cette existence à lui propre et il met toute sa pensée en devenir. Il en est ici comme d'avoir du style : seul en a vraiment celui qui n'a jamais rien de tout prêt, mais qui, chaque fois qu'il se met au travail, "agite les eaux du langage", de sorte que le terme le plus courant prend vie à ses yeux comme s'il était tout neuf." Post-scriptum définitif, in Œuvres complètes, éd. de l'Orante, Paris, 1977, p.81
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