lundi 11 mai 2015

Notes sur Le Poème de Parménide (partie I)

On peut dire que la philosophie occidentale commence par Parménide, ou en tout cas, par les présocratiques. Parménide est le philosophe de l'être, Héraclite celui du devenir. Jean Beaufret a vu dans la première philosophie de Parménide l'influence de la philosophie d'Anaximandre, le père Grec du ἀρχή et d'une forme de doctrine de la permanence de l'être, de la chose inengendrée. Philosophe de l'être, Parménide est aussi le philosophe du non-être posé comme ce qui ne peut se dire, qui ne peut se connaitre, qui est impossible à concevoir mais que cette inconcevabilité même est un chemin à considérer. Le Poème de Parménide est une sorte d'initiation à la Vérité par une déesse à un apprenti philosophe que l'on peut considérer comme Parménide lui-même. La déesse par sa parole instruit l'apprenti tout d'abord par deux voix, premièrement celle de la vérité et deuxièmement celle des mortels où l'on ne peut se fier à rien de véridique qui soit véritablement la connaissance de l'essence des choses. Il faut bien signaler ici que cette parole de la déesse fait office d'ouverture à la vérité complète sur l'être donc du dévoilement sur la Vérité dans le royaume où réside la déesse, garante de cette Vérité car étant sans que le poème le mentionne symbole de la Vérité. Jean Beaufret, avec une remarquable acuité, a bien vu le retranchement de la Vérité par la distance que la déesse prend en n'étant que parole et qu'elle n'apparait pas comme était apparut l'attelage au galop guidant le philosophe ainsi que les portes aux gonds garnis de cuivre ou encore les Filles du Soleil au fragment I. La parole de la Vérité est accomplit donc que par l'acte de nommer ce qui est au-dessus d'elle, c'est-à-dire la vérité même. Mais il faut remarquer que la déesse accueille le philosophe en lui prenant la main avant de lui adresser la parole. La déesse après cela se fait juste parole, rien que parole, sans qu'il y ait vision même de la déesse. Mais passons au vif du sujet.

     L'être de Parménide est l'être inévitable car, il n'y a que l'être au monde qui perdure en son principe et en son corps dans une totalité qui se déploie. L'être est permanence de sa présence car on ne peut concevoir son engendrement. Le non-être, le néant, se trouve alors dépossédé de son droit de signification objective dans l'être. Le Même est le déploiement concomitant de la pensée et de l'être. La transcendance de l'être, son perpétuel déploiement, se fait par l'unité de la pensée et de objet et est donc déploiement noétique de la conscience transcendantale. Ce qui se donne à la représentation est donc ce lien originel et étroit, corrélatif, entre le penser et l'objet dans le Même. L'absence d'un objet ne contrecarre en rien la permanence totale de l'être, mais absence est toujours présence de l'essence de l'être. Il est en son intériorité infiniment ouverture en son sein. La nature de l'être est circulaire, la présence de l'être n'est pas infinie mais totale présence dans l'atemporalité de son être-là. Le fragment V par exemple Ce m'est tout un par où je commence, car là même à nouveau je viendrai en retour. (p. 81) en est éclairant. L'étant est dans le temps et non l'être. L'être est donc une absolue présence car il est le cadre de la manifestation de l'étant. Il maintient sa présence par l'inéluctabilité de son principe. Il n'y a pas de possible de l'être mais possibilité de l'être d'un étant. L'être en tant qu'être n'est donc pas un devenir car il est toujours pareil à lui-même. Perception et penser sont une seule et même chose par l'unicité du Même. Il y a l'expérience transcendantale de ce penser dans l'ouverture initiale de l'être au fil de la génération des étants. Il y a toujours l'objet qui se présente substantiellement à la pensée. Mais l'être reste un mystère, un voilement qui reste hermétique dans son ouverture. Comme l'a souligné Beaufret, les Grecs accordent un sens privatif à la vérité plutôt que positif. La vérité se dérobe à l'homme dans un voilement que la parole ne peut découvrir par le langage, qui ne peut se dire.et que ce qui est dévoilé est conditionné par cette privation de la vérité. Et découvrir la vérité c'est aussi découvrir le non-dévoilement, découvrir la nature privative de la vérité. C'est le non-dévoilement se dévoilant, qui est selon Beaufret, ce qu'il y a de plus radical dans sur les agissements et manifestations de l'étant. Hum...Ceci n'est pas sans me rappeler le Tractatus et pourrait rejoindre en quelque sorte une description de la nature de l'éthique comme domaine situé hors du monde perçu et qui ne peut se dire, on peut aussi voir ce que dit Wittgenstein dans sa Conference sur l'éthique à une différence près que le non-dévoilement est présence au monde mais ne peut se dire, il est indicible tout comme la mystique wittgenstenienne. La nature de la vérité chez les Grecs est donc très particulière par rapport à la propre définition de vérité qui a lieu dans le monde moderne. Beaufret, pour souligner que le non-dévoilement est aussi positivité, recours à Heidegger qui a commenté cette question en ces termes c'est parce que, pour les Grecs, le non-dévoilement qui se voile lui même étend initialement son règne dans le déploiement de l'être, et détermine ainsi la présence et l'accessibilité de tout étant le nom qu'avaient les Grecs pour ce que les Romains nomment veritas et nous vérité est pourvu d un ἀ privatif (ἀ-λήθεια) qui le signale en propre (p. 12). C'est donc grâce au non-dévoilement que nous pouvons accéder à la connaissance de l'étant par l'acte de dévoiler par son déploiement arraché au non-dévoilement qui est occulté par le surgissement hors de la λήθη (oubli, privation). La connaissance du monde de l'étant se fait sur le voilement de la connaissance de l'essence de l'être. L'alètheia, qui est le terme grec de dévoilement, contient en lui le privatif d'où est sorti l'étant pour être, et l'étant par son être propre, a laissé derrière lui le privatif, le non-dévoilement. Dans la vérité des Grecs, il y a cette coordination de deux opposés, le vrai et sa négation, dans le même acte de dévoilement et de retrait. Mais... Cela reste à approfondir dans une seconde partie.

Jean BEAUFRET,  Le poème de Parménide, Paris, PUF, 1955.

vendredi 8 mai 2015

Quelques points sur l'élaboration d'un ouvrage sur l'ontologie

En ce moment, je prends des notes pour la composition d'un ouvrage concernant l'ontologie. Je cherche à clarifier et a approfondir certaines positions prisent dans les Préludes à l'Esthétique du paraître notamment la définition de l'être, de l'étant, du devenir, l’atemporalité, la durée, de la dualité corps/esprit, la détermination de la substance, la subjectivité, etc.  Je m'intéresse beaucoup à la substance neutre ou monisme neutre de Russell bien que je pense qu'elle ne peut correspondre à ma conception de la substance. Russell entendait par ce concept répondre au problème de la dualité corps/esprit en postulant un tissu neutre qui ne soit matériel ni mental mais antérieur à ceux ici et neutre par rapport à eux. Pour Russell, il s'agit d'une entité plus primitive qui joue le rôle d'entre deux entre la matière et le mental. Les modalités d'émergence du mental et de la matière à partir de ce tissu neutre chez Russell restent à questionner. En ce qui concerne le monisme matérialiste, la conception de la théorie du double aspect, tenu notamment par Spinoza, Lewes ou encore Nagel et Solms, est en fait assez différente de la théorie de Russell. Elle stipule que la substance première est matérielle mais que celle-ci peut être appréhendée de deux manières distinctes, c'est-à-dire physique ou mental. Le cerveau par exemple vu de l’extérieur est appréhendé physiquement, mais appréhendé intérieurement comme mental par la réflexion. Je tendrais à dire que ma conception du problème corps/esprit dans les Préludes à l'Esthétique du paraître rejoint en quelque sorte celle de la théorie du double aspect bien qu'une relation non dualiste avec la théorie émergentiste doit être conciliée. Une redéfinition de la théorie de l'émergence doit être mise en place pour l'accordée avec une philosophie moniste de type matérialiste. La plasticité de la matière engendre l'émergence de propriétés différentes de ses composantes initiales, de ce dont quoi elles sont composées mais pas d'une différence fondamentale. Les propriétés portent en elles les constituants propres à ce qui émergera par la combinaison de leurs propriétés. Je me suis senti dernièrement des affinités avec la philosophie de l'être de Louis Lavelle, surtout les concepts de l'être en acte, de l'intuition participative de l'Être, bien que le sens du versant axiologique de sa doctrine me semble un peu étranger (encore que...). Sa méthode de la dialectique réflexive est intéressante dans la manière dont elle peut articuler présence totale de l'être et mode d'être au monde. L'activité réflexive de l'être doit être  étudiée dans ses ouvrages notamment La dialectique du monde sensible (1922), Dialectique de l'éternel présent (1928-1951), son ouvrage majeur De l'acte (1937) ainsi que son Introduction à l'ontologie (1947). Mais pour l'instant je m'attache à mieux comprendre Parménide et son Poème dont je reparlerai sur ce blog.


mardi 5 mai 2015

Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu (1992)

Une histoire de bleu, une histoire à la fois pour la peau et pour l'œil. Ce livre de Jean-Michel Maulpoix est placé sous le signe d'une couleur, le bleu, et d'un sentiment, le bleus. Comme le dit l'auteur lui-même : Semblables au cortège des neuf muses, ce sont ici neuf courts chapitres, réunissant chacun neuf textes, qui invitent à retrouver dans l'équilibre même de leur écriture cette plénitude longuement recherchée. Le ciel et la mer se partagent le recueil, dans une verticalité qui exprime aussi bien le désir inassouvi, le rêve éternellement rêve, les anges déchus dont les bleus à l'âme ne peuvent plus être réparés. L'amour est définitivement impossible, il n'est connu que par ouï-dire, insaisissable. L'amour comme le ciel est inatteignable de nos mains, il ne fait qui fluer et refluer dans notre esprit, comme le mouvement de la mer. Et pourtant nos doigts ont des ailes mais les mains sont malhabiles (p. 32). L'amour est cette langue qui court indéfinissablement en mots sur toute chose. La mer est aussi un lieu où certaines personnes, dans leur mélancolie, passent en l'autre monde, de la mer au ciel, par le désir de s'en aller ailleurs, loin peut-être de la bêtise des hommes. Le bleu est la beauté, le baume recouvré après la tempête, après la pluie incessante, la grisaille des nuages. Et ce bleu nous fait désirer toujours l'amour que l'homme voit comme une tâche, un devoir (p. 35) mais qui est au combien fébrile et en partie vaine. Les femmes aux yeux noirs ont le regard bleu. (p. 38) Maulpoix voit le bleu de l'âme, couleur infinie de l'espérance de l'homme, ce baume qui soigne le chagrin, la peur de la mort. C'est pourquoi nous aimons le son du violoncelle et les soirées d'été : ce qui nous berce et nous endort. Le jour venu, l'illusion de l'amour nous fermera les yeux (p. 38). Mais le bleu est aussi illusion sur notre condition, sur ce qui nous attend au final, le bleu créer le désir du bleu, l'espérance d'autre chose, un échappatoire à notre solitude, au quotidien sans amour, le bleu est toujours sursaut de cette volonté d'amour, qui un peu plus nous détruit, nous calcine par son inaccessibilité même. Les dieux sont toujours présents mais échoués dans le sein de la mer, nouveau lieu de culte qui est, dit le poète incertain parce que cabane de vent (p. 55) et dont les paroles des prières ancestrales n'ont plus l'écho d'avant, enfouie donne le cervelle des anges (p. 55).

Le recours à la mer est le recours au divin, à la chute sur terre des dieux, elle est donc un vestige du ciel, du paradis perdu dans notre monde. Mais les dieux sont morts, ils ne vivent encore un peu que dans nos rêves de pierre, la mer du ciel est trop lointaine, les dieux sont trop peu véridique pour apaiser nos tourments. Il ne resta bientôt de la croyance que le souvenir de sa couleur (p. 59) Pour Maulpoix, l'absence de croyance du monde moderne s'identifie à la pâleur du souvenir, à la candeur d'un âge révolu de l'homme qui a perdu la couleur de l'émerveillement, du sacré, de la transcendance de l'être. Le désenchantement s'arroge le droit de dire ce que l'homme doit à présent espérer, c'est-à-dire plus grand chose. L'homme est alors comme une chair déjà morte, qui erre sur terre l'œil rivé sur la mélancolie des étoiles. Le bleu est une couleur propice à la disparition (p. 67). Le bleu pour Maulpoix est la couleur qui attire à soi, enfonce, noie l'être sans qu'il s'en rende compte. L'homme meurt de la chair et ainsi délivrant l'esprit de son enveloppe qui pourrissait sa pensée. En fait, le bleu veut regagner les cieux, être vraiment lui-même dans sa teinte la plus éclatante. Il vit sur la ruine de l'homme, prospère par cela. Le bleu semble aussi vouloir accomplir un besoin métaphysique de l'homme, lui procurer une sorte de réponse à son questionnement existentiel, pour un moment tout au moins. Maulpoix voit dans le bleu le créateur du monde, du monde visible et vécu par l'homme. On pourrait dire que le bleu est l'acte de vie des choses, cet amour de la création dans la nature, dans les œuvres de la nature humaine. Mais en même temps le bleu assassine, détruit et s'accroît dans la destruction. Ange ou démon, le bleu souffle le vent de son ambivalence sur les êtres. La morale de Maulpoix est un constat sur les chimères de l'homme, sur ses passions qui le ronge intérieurement. C'est cette morale qui se fait conseillère, utile, Dresse-toi sur tes faiblesses autant que sur tes forces : ne resiste pas à celui que tu es (p. 94). Les mots sont les derniers restes de l'homme contre le bleu de la mer qu'il doit combattre, en varier la teinte. Mais l'homme semble combattre en vain, il se noie toujours devant la mer indestructible. Maulpoix sent bien l'absurdité de la position de l'homme, qui se perd en voulant se sauver dans la nature du bleu qui est si prégnante dans son existence, comment peut-il être vainqueur?

Tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'ai perdu, avait le goût de mon enfance. (p. 111). Enfance que le poète cherche à ressaisir la mauvaise mémoire. Enfance qu il dit presque sans figure et qu il ne peut plus sur la page que simplement pressentir sa finitude et la dissolution de la chair dans la terre. L'enfance retrouvée, revécue est donc impossible. Le poète ne peut écrire véritablement que sur la seule idée point trop folle pour la quelle on puisse avoir encore le goût de vivre. (p. 121) celle de la mort, l'idée mère. Orphelin de son enfance, le poète se réfugie dans la mort comme allant vers sa mère. La mort nous apprends ce qu'est la vie et ce qu'il reste à dire de nous sur le papier. La mère est ce langage des jours, ce mouvement de désir du souvenir de l'enfance, des histoires racontées et le fatal horizon de la réalité présente. Le style de Maulpoix, comme le signale Antoine Emaz dans la préface, est une prose qui manie avec cohérence l'écriture théorique et poétique. Une éloquence sobre qui regarde et qui juge, critique, constate. Il y a cette dichotomie séculaire entre le rêve et le réel, le monde dans son âpre instinct du réel, sa langueur où l'absence d’idéal est le moteur selon Emaz d'une tension assourdie (p. 23), milieu où le sentiment déchiré, la fêlure du cœur se dissimule derrière une mise à distance qui s'apparente à un bruit sourd, sans crie, sans alarme, comme résigné dans la souffrance. Le lyrisme de Maulpoix est autant exploration que méditation avec cette pureté qui assemble le sacré avec la pathétique du quotidien du monde moderne, de la déchéance de la croyance que l'homme veut retrouver. Ce qu'il faut découvrir de Maulpoix est sa plainte de derrière la fenêtre.

Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu, Poésie/Gallimard , 2005, Paris, 256 p.

mercredi 29 avril 2015

Roger Munier, Le Visiteur qui jamais ne vient (1983)

Roger Munier, qui nous a quitté en 2010, était à la fois écrivain, traducteur, critique, philosophe de grande qualité tout autant que poète dont la prose, naturelle et limpide, ne perdait rien à la profonde pensée dont elle découlait. Poète et penseur de l'absence, inspiré par Heidegger son maitre, le recueil que je présente ici pourrait rejoindre cette fameuse phrase de Wittgenstein lors de sa présentation du Tractatus le philosophe autrichien ne manque pas de dire que le plus important dans son ouvrage est justement ce qui n'est pas dit, c'est-à-dire la présence de la forme du non dit dans ce qui est dit. Le Visiteur qui jamais ne vient, publié en 1983, est marqué par l'absence, par la présence absolue de cette absence. Le Visiteur est cette obsession de l'homme, une attente sempiternelle qui s'illumine comme le dit Munier, par le fait d'attendre. Et la pensée nait du voilement de la réponse, de l'opacité du réel qui ne dévoile pas ce qu'est le mystérieux Visiteur. Je tiens à dire que je ne suis pas un adepte du rien, je récuse même le rien que je vois comme une illusion grammaticale. Dans les Préludes à l'Esthétique du paraître je stipule que justement, il y a toujours quelque chose au bout du compte et que l'Absence est pleine Présence dans tout ce qui est. Penser le rien c'est penser l'absence de toute chose mais ce n'est pas penser le possible qui, si l'on stipule comme Munier que l'être succède au rien, doit porter en soi l'existence de quelque chose. Ma mort porte a me réduire à rien, mais l'essence de l'existence? Il faut s'interroger sur cette prégnance du néant chez Munier, de cette fascination pour l'anéantissement de l'être, de sa disparition dans le Tout. Mais le mystère de ce qui existe chez Munier est partout, il est ou adopte la forme même de tout ce qui existe. La chose même est Tout, qui n'est pas : la chose. Qui n'est qu'en n’étant pas la chose. La pierre est Tout qui n'est : la pierre qu'en se voilant de soi./Mais cela, tu l'atteins en atteignant : la pierre. Car le voile est la pierre même, si la pierre n'est que le voile. Il est la chose même si la chose est le voile. Car elle est voile, mais de soi. (p. 14) L'homme se donne le sens du monde, il fait le sens, le sens vient de lui, il a cette volonté de sens qui ne s'épuise qu'en étant comblée. La pensée ne peut comprendre ce qui est fermé en soi pour sa compréhension. Elle ne peut résoudre le mystère de l'absence, car ce mystère est le contraire de la pensée, et ne peut se laisser comprendre à cause de son opacité qui est contraire à l'ouverture de la pensée. Parole inentendue, mais prononcée. Reçue comme inentendue, mais prononcée. (p. 20) La goutte ne sait pas qu'elle est goutte puisqu'elle est dans la mer. Mais, goutte, elle ne sait pas non plus la mer. (p. 20) La pensée perdue dans la pensée n'est pas dans ce qui n'a plus besoin de penser, dans l'absolu de la réponse qui anéantira le besoin de penser, cette nécessité de la pensée, son essence. L'homme voit et ne voit pas. Il est de trop pour vraiment voir et pourtant il est modelé aussi par ce qu'il ne peut connaitre, ce qu'il ne peut voir. Il est attiré par le silence de l'absence, et il n'arrive plus à lui donner un nom qui correspondrait à une présence certaine. L'homme de Munier est l'homme sans Dieu qui cherche à dire quelque chose qui est au-delà de l'apparence. Munier semble ne pas voir l'expression de l'inexprimable dans ce qui est dit. L'absence se fait présence dans le discours sans qu'elle soit exprimée explicitement, elle se montre. Le rien se montre donc. Le Nom, le seul Nom existe peut-être parmi les noms, mais on ne saurait l’écrire ou proférer comme le seul Nom. (p. 31) L'Absent se sait lui même et reste silencieux, les choses du monde que nous nommons sont le reflet de ce silence, de cette absence.

     Peut-on dire Munier optimiste au chapitre IV? Le terrible n'est pas le néant, l'abîme. Ce n'est pas que peut-être il n'y a rien, qu'il y a le Rien, mais qu'au contraire, en dernière et fatale instance, au fond, à l'extrême qu on ne peut éluder, il y a. (p. 33) Je ne suis pas convaincu par sa notion du réel qui est opposée au possible, qui est la chose effectivement là et qui risque de s'éroder par le possible. Le temps se fait impossible chez les êtres, les êtres sont posés là et font le temps, créent le temps, mais le temps n'est rien en lui-même, sans les êtres. Là et nulle part ailleurs, les êtres sont des vides en puissance, le réel ainsi se vide par lui-même, en mutant, en mourant là. Hors du temps comme elle est, de l'espace, la réalité du réel est peut être l’éternité. (p. 37) L'Absent est toujours venu, toujours présent au point qu'on ne peut le savoir venu. Le rien n'est pas autre. Il est vide lié à l'apparence, sa découpe, son manque. (p, 42) Le rien là est l'impossible, la négation. Pour Munier le mouvement amène la variété, le perpétuel changement, il n'y a pas d'éternel retour du même, tout change et ne reste jamais la même chose, égale à elle-même et ce même pour le rien. Il y a plaisir dans la finitude, l'anéantissement, L’âme subsiste après la mort, mais ne vit plus. C'est son délice, qu'elle attendait.(p. 45) Car la mort est le véritable repos en soi. Peut-être est-ce la véritable condition, celle qui garde le désir éternel, qui ne veut aller nulle part, ne rien savoir car sachant à présent. Cet Absent présent est pour Munier un entre-deux, partagé entre une chose et quelqu'un Derrière, profondément derrière et enfoui : Quelque chose, mais qui serait comme Quelqu'un. Au point de rencontre, à la frontière indécise qui sépare quelque chose de quelqu'un. (p. 57) Les choses, les êtres, sont toujours plus qu'eux mêmes, ils sont le voile d'une chose qui fini toujours par avoir raison de l'existence. L'existence est impuissante face au rien, face à l'Absent qui a cette force de désintégration dans le néant, vers l'annulation du monde. Mais c'est l'éternité qui doit avoir raison de la vie des êtres, des choses. L'Absent est là car il achemine le monde vers ce qu'il est pleinement, c'est-à-dire le rien, le néant, et ainsi retrouver le rapport au néant qui était inopérable par la présence de l'être et du monde. 

Au final, c'est un livre d'une belle poésie et qui donne pleinement à méditer sur la finitude, l'être et son contraire en nous et hors de nous.

Roger Munier, Le Visiteur qui jamais ne vient, éd. Lettres vives, Nouvelle gnose, Paris, 1983, 60 p.

lundi 27 avril 2015

Monique Rosenberg, Le divin pré s'assied (1997)

 Au Mona lisait du 211 rue du Faubourg Saint-Antoine, où j'y traîne souvent mes semelles inusables pour y dénicher quelques trouvailles d'importance, je suis tombé sur un petit recueil de poèmes d'une auteure qui, par son style pétillant et vivant, frais et intime, son talent tout en ivresse et en maitrise m'a ravi.  Monique Rosenberg, qui est née en 1933, est une poétesse française qui a publié plusieurs recueils de poèmes depuis les années 80. Le recueil qui m'a été donné de découvrir s'intitule Le divin pré s'assied et a été publié en 1997 chez LA BARTAVELLE. À la lecture ont est saisie par le fait que notre auteure est maitresse du charme, de la nature, de la beauté et, je dirais surtout de la beauté. Paul Farellier, du comité de rédaction de la revue Les Hommes sans Épaules où Rosenberg est aussi publiée, a bien fait remarquer cet aspect, cette occupation de la beauté derrière les mots. Cette beauté, Monique Rosenberg veut la voir comme une réponse à ses questionnements, la trouver au détour d'une image, d'une apparition, la faire éclater dans une fleur, la lumière d'un visage, toujours comme source de vérité qui amènerait l'éclat de l'apaisement, de la contemplation pure. Farellier a pointé la face bachelardienne de la poésie de Rosenberg dans l'unification des images du vivant transcendés par l'existence, la manifestation vitale, dynamique, pulsionnelle, je dirais substantielle des éléments essentiels de la nature. La quette de beauté est la quette de sens, de signification sur les manifestations immenses de l'univers qui enchante ainsi la poétesse. Par exemple, le bienfait de la réunion de tulipes dans un vase de porcelaine blanche est questionnée comme un problème esthétique mystérieux, dont l'essence nous échappe. Le beau vient donc d'ailleurs.
 
Naturellement, au coin des césures, du brusque mouvement rythmique de cette prose d'une vivacité remarquable, d'un mouvement qui nous surprend par ses trajectoires, s'insinue l'âme du poète, cette intimité qui rappelle un père, redore un rêve, s'émerveille du spectacle de la nature. Rosenberg nous enlève, nous confond dans ce renouvellement de la nature mise en beauté par des mots qui  retranscrivent l'observation de l'auteur sur les moindres évènements du cours des choses. Il y a aussi la douleur de ne pouvoir communiquer avec les immensités, rappelant en cela l’être humain de Pascal enfouie dans sa solitude au milieu des astres qui n'ont pas besoin de consolation contrairement à nous Mon regard m'apporte le baume des étoiles./Il n'y a pas d'échange. Il y a cette constante demande sur la cause et le rôle des éléments de la nature Lorsque je demandai pourquoi l’azur,/il me fut répondu que la chaleur/entretenait sur toutes les terres/le mirage de la mer, aidée en cela/par lozone bleu de lair. La terre et le ciel, le lieu cet entre deux est le chemin que le poète regarde comme une gloire, l’être humain par sa fragilité, sa condition, est soumis à la beauté de la force des éléments, toujours pour vouloir comprendre. Mais c'est l'azur qui est la convoitise suprême, que l'on veut atteindre Voici l'Azur passionné d'Azur./Pour semblable ciel/j'ai des bras immesurables. Une constitution parabolique./Je veux en dire l'honneur, chanter ses hauts faits, sa gloire. Chez Rosenberg la beauté se marie toujours avec la lumière, elles sont d'une même famille, du même tissu, elles donnent accès à la vérité du monde. La poétesse se métamorphose pour mieux répondre à son questionnement, pour mieux connaitre, mieux sentir l'eau, l'air, le feu, le vent, restant attentive dans le beau, dans l'image que l'auteur rend avec ce style si particulier, si libre, surprenant, captant La beauté de l'heure, le sang magnifié par l’âme du monde, qui se fait âme, de l'esprit humain qui se perd dans une autre raison supérieure. Maître ciel, la table est dressée,/Toi, jour de l'Espace,/Adonc, midi est jeune./Commensal de grande équité,/plus vaste que l'Océan/Tant la montagne est belle/j ai envie de baiser les pierres du chemin./Pommier, cerisier, c’est prière, c’est chandelier./Tant la montagne est belle,/sombrement bleue,/si jen perdais la raison, ce serait bien meilleure raison. Monique Rosenberg est une poétesse à découvrir, lire et relire et à partager.

Monique Rosenberg, Le divin pré s'assied, LA BARTAVELLE, Collection «modernités»,  1997, 48 p.

Bibliographie non exhaustive :

Bâton de sommeil (Le Pont de l'Épée, 1980), Soutenu et oppressé (Caractères, 1983), Vrai large (Librairie-Galerie Racine, 1989), Courbé, fini et illimité (La Bartavelle, 1992), Moorea, suivi de Dive Lumière, (La Bartavelle éditeur, 1998), Démesure I (La Bartavelle éditeur, 1999), Le comble et le calme (Librairie-Galerie Racine, 2000), Démesure II (Librairie-Galerie Racine, 2002), Béatrice (L'Harmattan, 2004), Démesure III (Interventions à Haute Voix, 2005), La Splendeur déjà (L'Harmattan, 2006), Le Sucre de mes pas (Jacques André éditeur, 2007) (source : leshommessansepaules.com/auteurMonique_ROSENBERG).

jeudi 23 avril 2015

Julien Benda, Précision (1930-1937)

Parcourant les berges de seine je suis tombé sur ce livre intitulé Précision de Julien Benda pour une somme très abordable et dans une édition de 1937. Ce livre est recueil d'articles que Julien Benda publia entre 1930 et 1937 dans divers journaux et revues de l'époque comme par exemple la N. R. F., Les Nouvelles Littéraires, Le Temps, etc. Ce petit ouvrage nous plonge dans le climat idéologique, culturel et intellectuel de l'entre deux guerres. Le but de Benda dans cette série d'articles était de défendre sa position de clerc en continuité  de son livre La trahison des clercs (1927), pamphlet contre l'intelligentia de son époque qui aspirait à l'engagement politique en opposition justement avec les idées de Benda pour qui le clerc, l'intellectuel, se doit de garder un certain retrait du monde et de ne s'adonner qu'à l'a recherche de la vérité, des valeurs qu il juge éternelles comme la justice, la raison, le beau, le vrai.

Le moins que l'on puisse dire est que Benda fait l'effet d'être un homme intemporel, hors de son époque et garant d'une tradition socratique qui, par son ascétisme, sa droiture morale et intellectuelle, perpétue cette image solennelle et surement nécessaire en certaines périodes de l'homme de la raison  universelle qu'aucune faction ne peut corrompre ou un quelconque intérêt personnel. Il va s'en dire que cet idéalisme ne va pas sans quelque inconvénient d'ordre purement pratique et naturel. L'intellectuel ne doit pas s'occuper des affaires pratiques de la politique, il ne doit même pas s'occuper de la nature du comportement humain dans la res publica et en cela se placer délibérément au-dessus de celle-ci comme il dit lui même au chapitre Le clerc et la politique. Mais le propre de l'intellectuel est justement de s’élever de ce qui est naturel (p.29). L'intellectuel doit être dans la cité, en être une composante, sans en épouser sa nature, la nature de ce qui compose la major partie de la cite, le peuple. Alors que l'intellectuel devrait plutôt chercher à comprendre la nature de ce qui compose la cité pour mieux l'aider en retour, l’éclairer, la guider en quelque sorte à atteindre ce qu'il juge la seule bonne civilisation. Cette posture de retrait, de tour d'ivoire, organise et désorganise, elle institut des absolus qui paraissant juste en idée mais qui la plupart du temps mises en pratique sont dévoyées par le politique, les oligarchies, les ambitions personnelles. L'intellectuel ne doit donc pas se salir les mains dans l’arène politique car lui il vise son idéal, cette esthétique qu'il veut rendre réalité mais sans lui même intervenir dans le monde pour cela. Comme l'aurait dit Wittgenstein, Benda n'est pas très business-like. Son dénigrement du réel n'est il pas préjudiciable au bout du compte a la bonne mise à disposition de son idéal de société dans le fonctionnement effectif de la cité?

Je trouve Benda très juste sur certains points comme par exemple le rôle et la définition de la science et de la vérité scientifique, la distinction entre morale humaine et éthique scientifique, le particularisme de l'homme de lettres français, le prestige qui lui est accordé en France. On peut lui reprocher un idéalisme qu'il conviendrait de nuancer, une conception de l'Esprit un peu trop complaisante aux théories abstraites, à la pensée pure sans voir que l'esprit humain garde toute sa noblesse dans la technique, l'ingénierie ou la pratique sans hiérarchie de valeur qui ne peut conduire qu'à une méprise sur la véritable nature de la grandeur humaine. Et en cela, le chapitre intitule Humanisme et communisme est a lui seul tout le symbole des conceptions cléricales de Benda. Chez Benda, le corps ne pense pas, il est même ce qui empêche de penser ou tout du moins de bien penser, d'être véritablement en contact avec l'intellect pur. Il est un classique perdu dans une modernité qui cherche à employer l'homme dans son activité sociale et économique, il est un Socrate, un Malebranche, et se définit que dans la recherche pure et désintéressée de la Vérité universelle. Mais mise à part ça, Benda pense bien, il sait classer, différencier, comprendre, ajuster la bonne proportion des idées aux objets et avancer une juste rationalité qui sait observer la nature humaine dans ses principes directeurs, et le respect du au bon sens. Il fustige l'aliénation du travail manuel glorifié par le communisme et un certain Paul Nizan... Il veut éviter l'emprise de la société sur l'homme, il convoite cette liberté d'être propre au véritable humanisme.  Il combat avec clairvoyance certaines idées à juste titre erronées du communisme, les nouvelles idéologies de son époque, les frissons nouveaux qui peuvent jeter de la poudre aux yeux des esprits les plus enclins par leurs faiblesses à succomber sans aucun sens critique, sans aucun recule aux sirènes de l’époque. Benda est clerc parce qu il est esthète, parce qu'il est un classique et, bien que de gauche, un homme de la tradition. Il faut considérer aussi sa distinction entre culture et intelligence, entre le style littéraire ou le beau langage et celui de la précision et de la vérité philosophique qui sont remarquables de discernement.

Il est encore bon pour nous de le lire et de profiter de certaines de ses vues, de les prendre comme des gardes fous contre toute nouvelle théorie séduisante. Son style est clair et bien travaillé, alliant force de conviction et prose classique.     

Extraits :

... On m'assène alors que les plus grands intellectuels, un Aristote, un Spinoza, un Kant, se sont éminemment occupés de politique. C'est là un pur jeu de mots. Quel rapport y a-t-il entre vivre dans la bataille politique, lutter de tout son être et par tous les moyens pour renverser tel ministère politique dans le mode purement spéculatif et hors de toute poursuite d'un résultat immédiat? C'est à peu près comme si on identifiait les champions de boxe aux hommes qui, dans leur cabinet, écrivent sur l'activité musculaire. p. 19

La protestation de l'intellectuel, s'il sait l'associer à un large mouvement humain, se faire l'expression de ce mouvement, ne laisse pas d'ébranler l'homme d'État, qui ne réalisera pas toute l’idéalité qu'on lui demande et dont le réel est, en effet, incapable, mais sera peut-être bien contraint d'en réaliser une partie. L'histoire est faite des lambeaux de justice que l'intellectuel a ainsi arrachés au politique : hier les droits de l'homme, peut-être demain le droit des nations. p. 29

Quant aux gens de lettres que je mets ici en cause, je crois qu'ils me répondraient, s'ils allaient jusqu'au fond d'eux-mêmes (et d'ailleurs quelques-uns l'ont déclaré pour eux) : «Nous n'avons pas à être des logiciens, même quand nous affectons de l’être ; nous n'avons pas à respecter la vérité, pas même la droiture de l'esprit ; nous avons à avoir du talent.» Et, en effet ils pourraient assez bien démontrer que le talent littéraire – un certain talent littéraire – est essentiellement incompatible avec la droiture de l'esprit. Toutefois, cette démonstration, qui demanderait d'assez plates qualités de raisonnement, n'est pas à attendre d'eux. Je la tenterai quelque jour. p. 73